Puisque c’est comme ça, moi je vais te laisser…

Je sais, tu es victime d’une mauvaise passe. Plusieurs éboulements, dont l’un provoqua un déraillement. Qui tous amenèrent de longues coupures, forcément. Je sais aussi, tu as transporté des millions de passagers depuis que tu existes, les statistiques grimpent vite. Tu les as menés à bon port, sauf problème ponctuel. Mais maintenant, cette collision, c’en est trop.

Toi que j’ai connue quand j’étais petit. Quand je m’empressais de quitter la ville pour filer chez une grand-mère que j’adorais. La campagne, le grand air, la liberté. Ton départ sur ce bout de voie à Lausanne, numérotée 70, va savoir pourquoi mais peu importe. Puis, cette montée par le Lavaux et, tout en haut, l’émancipation de la grande ligne double à Palézieux pour entrer, toi aussi, dans ta vie d’adulte solitaire. Car tu es unique toi, ne l’oublions pas, belle Ligne de la Broye.

Et les courbes qui s’enchaînent les unes après les autres, ce passage en pleine nature, presque sauvage, avant de s’engouffrer dans le tunnel sur lequel orne, à son entrée Nord, une effigie du général Guisan. Puis, après, le tronçon quasiment rectiligne où tu veux montrer que, toi aussi, tu aimes la vitesse, coursant la Broye et passant, justement, là où le sort t’a joué un très mauvais tour avant-hier. Et enfin, ton arrivée à Payerne rejoignant fièrement tes cousines de Fribourg et Yverdon.

Savais-tu que je te connaissais et t’aimais à ce point? Sûrement pas. Mais voilà, tout a une fin. Les trains suisses m’ont pendant longtemps inspiré confiance. Quelque chose s’était déjà cassé lorsque les contrôleurs ont été retirés des petites lignes. À part contrôler les billets, ils étaient là, rassuraient. C’est sûrement pour ça, d’ailleurs, que je t’ai connue si jeune. Sans eux, les premiers temps, c’était dur, ça faisait bizarre. Cependant on s’habitue à tout, même à ce qu’on aime pas.

Mais je ne savais pas. Je ne savais pas que chaque fois que je montais dans un train chez toi, il y avait un risque qu’un autre arrive en face. Ou plutôt, je me convainquais que c’était impossible. Pas en Suisse! Eh bien oui. Malgré tout, avant-hier, on a encore eu de la chance. Tronçon avec visibilité, les conducteurs ont pu freiner, l’un a même eu le temps de s’arrêter. N’imaginons pas si cela avait été ailleurs, sur les courbes, dans le tunnel, de nuit. Une autre chose s’est cassée, la confiance.

Même si je ne viens plus chez toi que pour le plaisir, maintenant que je sais ça, je vais y réfléchir. Peut-être est-ce un aurevoir, peut-être un adieu. Je sais bien, le risque zéro n’existe pas et tu leur coûtes, à tes parents. Mais s’ils t’entretenaient mieux et t’offraient un système de sécurité moins archaïque qui t’évite un désastre, ce sera un aurevoir et l’on retrouvera notre passion de jeunesse.

Sinon tant pis, ne m’en veuille pas. Toi, je suis sûr que tu me comprendras.

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